Je caressais le volant de ma Mercedes, souriant, deux jolies femmes assises à l'arrière, un homme côté passager, un fond musical indécis, presque effacé par le rire des demoiselles, il faisait nuit noire. Seules les lumières des lampadaires et des phares éclairaient une route déserte, où, brusquement, une voiture venait quelquefois gâcher notre immensité, venait nous voler le temps d'une seconde cette soirée qui était la notre. On se baladait là, roulant un peu trop vite, mais sans plus, les fenêtres presque closes, juste histoire d'aérer la voiture dans laquelle nous nous trouvions depuis bientôt deux heures. Il y avait de tout dans la berline : des sacs en papier beige remplis d'emballages de fast-food, des paquets de cigarettes vides, des journaux, du bon son, deux charmantes donzelles, un rupin, et surtout le plaisir d'en être le chauffeur.
Je ne me concentrais pas sur ce que mes passagers jactaient, si ce n'est quand il me demandait de prendre un chemin particulier, ou d'augmenter le volume de ce que diffusait mon poste. La blonde, la plus jolie, aimait le rock, et s'exalta sur une musique du king alors que la plus charmante, la rouquine, préférait les morceaux plus spirituels, et demanda le silence sur un bon reggae, l'homme, lui, restait coi, comme s'il souhaitait imprimer dans sa mémoire tous les détails du moment qu'il vivait, la route, le son, les filles, leurs voix, le faux-cuir du siège, le paysage qui disparaissait derrière les vitres, le peu de poussière qui les teintait...
L'autoradio annonça cinq heures du matin quand les filles demandèrent à rentrer. Je pris alors la route qu'elles m'indiquèrent, faisant un demi-tour ambitieux, et nous vîmes alors l'aube, devant nous, les premières lueurs du jour qui enflammaient le ciel d'étincelles violettes dissimulées ça-et-là par des nuages rose. La blonde descendit la première, là où je l'avais pris, dans une sorte de cité HLM, la rousse quant à elle resta un quart d'heure de plus, puis je la déposa devant une petite maison dans un lotissement modeste mais coquet, elle m'adressa un sourire dont seules les femmes sont capables. Ces sourires à la fois conquérants et victorieux, de ceux qui rendent un homme fier, et pourtant...
Deux dans la voiture. Et je ne dis mot. Devais-je le déposer ou voulait-il passer un moment avec moi, à se prélasser dans une Benz auprès d'un type qu'il ne connaissait à peine. Il me proposa une clope, je refusais, fumer au volant ne me faisait pas envie. La fenêtre alors ouverte, il tira sur son mégot deux ou trois fois, puis l'écrasa dans le cendrier et le jeta. Le malin ne se doutait pas que l'ivresse évanouie, le frais de la rosée ne tarderait pas à pénétrer ses membres. Il me demanda alors à son tour de le déposer près du lieu où j'avais déposé l'Aphrodite, non loin se trouvait une rue assez chic où le jour éclairait des murs jonchés de lierre. "Se coucher seul alors qu'il fait si froid, dommage." Il sortit puis se rapprocha de la porte conducteur, j'ouvris la fenêtre, il tendit sa main, je pensa à tort qu'il souhaitait serrer la mienne, mais il se contenta d'effleurer le côté hirsute de mon cou : "T'as une mâchoire d'enfer."
Bordel! Je me réveille, me demandant quel songe absurde j'ai encore bien pu faire. Je n'ai ni permis, ni voiture, et je rêve de conduire une Merco et de m'improviser chauffeur de belles parisiennes... ah, les fantasmes de l'égo... je regarde ma montre, seul point commun, il est cinq heures. Cinq heures, et je ne me rendormirais pas. Faut que j'm'en sorte.

Ce rêve en est la preuve, je suis fait pour réussir.