C'est en quatrième que c'est arrivé, si ma mémoire est bonne. J'étais délégué de classe, si je me souviens bien, et toutes les deux semaines, on avait des cours de grammaire particuliers en demi-groupe. Notre prof de français, professeur principal me semble-t-il, respirait la bienveillance, aussi, chaque fois qu'un de ses élèves se sentait triste, elle allait lui parler à la fin du cours, lui demander ce qui n'allait pas. J'y avais eu droit, la veille, car, en effet, je n'allais pas très bien. 
A cette époque, on devient un homme, petit à petit, on sent une moustache noire pousser entre la lèvre et les narines, une barbe rêche grattait un peu le duvet de ma mâchoire, je ne reconnaissais plus la voix qui sortait de ma gorge et, avec tous ces changements, on se glisse dans la paranoïa, on regarde davantage les autres, et on remarque surtout comment eux nous regardent. Malgré mes craintes, je pris l'initiative de ne plus baisser les yeux, et de fixer les gens droit en face, je percevais alors le dégoût. Tout le mépris que j'inspirais aux autres, et dont j'ignorais et l'existence et la cause, transforma cet adolescent timide et solitaire en quelqu'un de plus froid, plus calculateur. Malheureusement, je saute là une étape, car, avant de changer, il y eut un élément déclencheur. Comment un garçon peut-il devenir un homme, sans avoir rencontré au préalable une femme en devenir? 
Elle ne me trouvait pas beau, ça, c'est une certitude. En fait, je pense qu'elle me méprisait au fond tout autant que les autres. Je l'avais rencontré en ramassant un stylo qu'elle avait fait tomber, et son sourire m'ensorcela de suite, Je cherchais le moindre prétexte pour converser avec elle, je lui demandais de l'encre, je lui demandais des feuilles, je lui demandais son tube de colle... je lui demandais en fait, simplement, d'exister quelque part dans son champ de vision, je voulais resplendir, et ce faisant je m'attristais de ne voir rien d'autre que de l'indifférence de la part, je supportais mieux la haine de tous les autres, que je ne supportais sa désinvolture à elle. Et à qui en parler, ma prof? mon chat? Un ami! je voulais un ami, rien qu'un seul! Quelqu'un avec qui bavarder en cours, quelqu'un avec qui envoyer des messages le soir, quelqu'un avec qui se plaindre de ses notes en maths ou de son heure de colle du mercredi dernier. Je n'avais personne. Et je croyais donc que les autres avaient tout, tout que la haine que je leur inspirais, cette exaspération que je lisais sur leur visage quand je prenais la parole en classe, alors... 
Et en ce début de cours, j'allais avoir honte, mais c'était plus fort que moi, j'ai levé la main. Élève plutôt studieux, l'enseignante m'interrogea, et je répondis que j'avais quelque chose à dire au reste de la classe, enfin, du semi-groupe que j'occupais. Elle réclama le silence pour moi, et je me posa en face des bureaux, devant le tableau, je pris une profonde inspiration puis... « Pourquoi vous ne m'aimez pas? » Ma voix dérailla, non pas parce que je muais, mais parce que le simple fait d'admettre fort son mal-être à la fois soulage et pèse. Certains rirent, d'autres ignorèrent, en fait, je n'attira l'attention que de ma prof. Je ne me souviens plus trop du reste du cours, mais je me souviens du sentiment que j'ai eu lorsque je suis rentré. Moi non plus, je n'aimerais plus les autres. Et je les traiterai comme ils m'ont toujours traité. Ce jour, j'ai arrêté d'avoir peur. 

Cette fille, je crois qu'elle n'a jamais rien su de tout ça.

I.